Communications

Résumés des communications

Conférence d’ouverture :

Corin Braga, Département de littérature comparée, Université Babes-Bolyai
Imaginaires sociaux et artistiques : entre spécificité locale et globalisation

Conférences du programme :

Nicolas Beauclair, chercheur postdoctoral, Université de Sherbrooke
Vecteurs identitaires des discours amérindiens : Affirmation d’une ontologie politique
Avec la venue de la modernité, l’Occident s’est efforcé de séparer la sphère du social et de la nature, comme l’a démontré le sociologue Bruno Latour. Cette façon de voir la réalité, que Philippe Descola nomme une ontologie naturaliste, a du même coup écarté la validité épistémique d’ontologies autres. En Amérique, les peuples autochtones, dès le 15e siècle, lors de ce que Enrique Dussel a appelé « première modernité », ont vu leurs conceptions ontologiques dépréciées et mises à l’écart. Aujourd’hui, une certaine revalorisation de ces différences ontologiques, provenant autant des peuples autochtones eux-mêmes que de certains milieux universitaires, comme en témoigne le développement des études décoloniales, a lieu. Ce constat nous mène à nous demander : quelles sont les incidences et influences des différences ontologiques autochtones aujourd’hui ? Pour répondre en partie à cette question nous porterons un regard croisé sur les manifestations de ces différences dans le roman La saga des Béothuks de Bernard Assiwini, les déclarations de « idle no more » Québec et les essais d’« Histoire de Kanatha » de Georges Sioui. Nous tenterons de soutenir, par cet exercice, que lorsqu’elle s’inscrit dans des dimensions discursives, l’ontologie amérindienne prend la teinte d’une ontologie politique.

Érik Bordeleau, chercheur, SenseLab, Université Concordia
Comment se constituer en puissance destituante ? Autour de l’organisation prophétique de l’undercommons
L’imaginaire géopolitique contemporain s’est embrasé. En divers points du globe, une nouvelle évidence s’impose : le mot « crise » ne désigne plus un moment de transformation critique, mais une technique de gestion politique, une nouvelle forme degouvernement. Face au sentiment d’isolement et d’impuissance générés par la barbarie néolibérale, repenser le politique signifie, pour un nombre croissant de nos contemporains, poser à nouveaux frais le problème de l’organisation collective et du commun. C’est dans ce contexte que j’aimerais opérer un rapprochement entre deux ouvrages parus récemment qui développent une conception radicalement anti-représentationnelle du politique. Chacun insiste, à sa manière, sur une forme d’expérience fugitive et sensible d’un « commun sauvage » qui est plutôt affaire de rythmes et de résonances et qui échappe à toute forme d’appropriation privative. Issu du champ des Black Studies, The Undercommons (Autonomedia, 2013) de Stefano Harney et Fred Moten présente en effet une critique poétique et passionnée de la gouvernance néolibérale qui recoupe en de nombreux points le dernier opus du Comité invisible, À nos amis (La Fabrique, 2014). Refusant une conception de l’émancipation indexée sur la conscience de soi propriétaire et l’autoréflexivité de type identity politics, les deux tentatives de pensée s’élancent à partir de cette « transe qui est sous et autour de nous » pour déployer une politique inédite centrée sur les arts de l’attention immanente et leur puissance d’improvisation. Elles puisent toutes deux dans une conception forte de « l’appel » aux abords du messianisme et de l’anarchisme mystique, et s’accordent essentiellement sur l’idée que « s’organiser, ce n’est pas s’affilier à une même organisation, mais agir selon une perception commune de la situation. » De manière toute schématique, disons qu’il s’agira de penser la proposition à la fois poétique et politique d’une « organisation prophétique de l’undercommons » comme une manière de répondre à l’exigence posée à la fois par Giorgio Agamben et par les auteurs de À nos amis selon laquelle seule une forme de vie peut se constituer en tant que puissance capable de destituer durablement les œuvres du pouvoir.

Corin Braga, Département de littérature comparée, Université Babes-Bolyai
Utopies féministes modernes et rêves de parthénogenèse
L’émergence du féminisme moderne a conduit à une réappropriation, parmi d’autres thèmes antiques, de la figure des Amazones. Subsistant seules, sans coopération avec les hommes, les Amazones constituent un symbole dont peuvent s’inspirer les femmes modernes dans leur quête d’émancipation sociale, morale et spirituelle. L’élément capable de connoter de la manière la plus radicale l’idée d’indépendance face au sexe masculin a été le phantasme de parthénogenèse. Les œuvres commentées dans ce travail, Mary E. Bradley Lane, Mizora. A Prophecy (1890), Charlotte Perkins, Herland (1915), Charlotte Perkins, With Her in Ourland (1916) et Joanna Russ, The Female Man (1975), explorent les conséquences sociales et anthropologiques que le manque de relations hétérosexuelles et l’engendrement unisexué provoquent dans des sociétés utopiques féminines.

Ruxandra Cesereanu, Département de littérature comparée, Université Babes-Bolyai
Andrei Codrescu, écrivain anarchétypique
Cette présentation se penche sur Andrei Codrescu, essayiste critifictionnel et autofictionnel anarchétypique. Parmi les écrivains roumains contemporains vivant à l’étranger, Andrei Codrescu est sans contredit le plus spectaculaire. Sujet multiple, Andrei Codrescu est de prime abord un admirateur des extravagants, tels Tristan Tzara ou Salvador Dalí. Il met en scène un absurde ionescien, tout en manifestant une personnalité nuancée, hétéronyme, dans le style de Fernando Pessoa. Poète, prosateur, essayiste, journaliste, Codrescu multiplie les genres afin d’en arriver à un savant entrelacs.Codrescu a fondé la revue expérimentale Exquisite Corpse et s’est établi en Louisiane, à Baton Rouge, après avoir traversé, à l’instar de Kerouac, une grande partie des États-Unis. Il s’installe dans le sud de l’Amérique, qui lui rappelle les Balkans. D’aucuns relèvent l’influence poétique de Ted Berrigan sur l’œuvre d’Andrei Codrescu. Toutefois, la poésie du Roumain-Américain est une poésie migratoire par excellence, inspirée par le New York des beatniks, mais aussi par San Francisco. C’est en tant que prosateur que Codrescu a connu le plus grand retentissement. En effet, il s’emploie à repenser certains mythes – la femme-vampire, le Messie au croisement des millénaires, Casanova, le pacte avec le diable – de manière novatrice tout en préservant leur essence.
Amaryll Chanady, Département de littératures et de langues du monde, Université de Montréal
La spécificité de la pensée littéraire du politique à travers l’imaginaire spatial
À travers diverses figures spatiales (le cercle, la sphère, la ligne, la stratification verticale et horizontale) et à travers des modalités d’interrelation entre l’espace et les êtres humains (exclusion, mimétisme, enfermement), la littérature a souvent proposé une réflexion spécifiquement métaphorique et allégorique sur le politique. Les observations de Richard Rorty sur l’importance de la littérature pour repenser le politique, la description par Jacques Rancière de la politique de la littérature comme une intervention dans le découpage de notre monde, et les analyses de Louis Marin sur la pensée spatiale de Thomas More dans Utopia identifient une pensée littéraire spécifique qui crée un savoir différent de celui de la philosophie traditionnelle et des sciences politiques. Les littératures des Amériques nous offrent des exemples très complexes d’une telle pensée, surtout quand elles se penchent sur des paradigmes du vivre-ensemble qui semblent s’éloigner des discours « immunitaires » de protection de groupe et de rejet de l’autre, discours étudiés récemment par Roberto Esposito dans Immunitas. Diverses œuvres littéraires reprennent ces paradigmes associés surtout aux Amériques (le creuset ou melting-pot, le multiculturalisme, l’interculturalisme) tout en les problématisant à travers l’imaginaire spatial. Dans le cas des littératures migrantes, la spatialisation du politique ne se limite pas à la représentation de zones d’exclusion et de marginalisation, mais inclut des mises en scène déstabilisantes de ces figures hégémoniques d’intégration. En me basant sur quelques textes littéraires des Amériques, j’examinerai ces pratiques imaginaires de visibilisation et de déconstruction de certains de nos idéologèmes nationaux principaux.

Claudio Clivio, docteur en littérature comparée, chercheur indépendant
Emanuele Severino, Diego Fusaro et la critique de la Multitude
Dans un contexte géopolitique global très standardisé au sein duquel la politique est réduite à avoir la seule et humiliante fonction du prolongement de l’économie financière, on rencontre inévitablement une forte crise identitaire autant sur le plan subjectif que social. La question du dépassement du capitalisme obscurantiste (nous sommes aujourd’hui en présence d’une « Théologie économique » comme l’affirme Giorgio Agamben), devient toujours plus problématique, en raison d’une critique apparemment radicale, mais qui nie tout changement possible. Dans « Empire », Toni Negri n’attaque pas l’impérialisme mais plutôt un concept vague de l’Empire. Un Empire qui est situé partout et nulle part, donc impossible à délimiter. Le sujet politique auquel Negri confie le mandat de subvertir le néo-libéralisme capitaliste fait partie d’une Multitude globalisée mais délocalisée, sans conscience de classe, sans projet révolutionnaire. Ma présentation analysera les points de vue de deux visions différentes et critiques envers Negri, qui affrontent la problématique de l’aliénation de l’individu dans la structure actuelle. Nous invoquerons de Emanuele Severino, qui voit la « Technique comme volonté de puissance » et qui a comme objectif l’annulation de la pénurie, en opposition au Capital qui, pour survivre, doit provoquer la pénurie des biens : « La Technique ne peut être limitée par quiconque qui n’est pas outrepassable » ; et celle de Diego Fusaro, à contre-courant des théories actuelles, qui propose une structure basée sur la recomposition des politiques des États-nations prête à affronter l’économie globalisée. Ainsi la politique locale est-elle réévaluée, suscitant par le fait même l’éveil de la conscience des classes à saveur marxienne.
Ion Copoeru, Département de philosophie, Université Babes-Bolyai, Cluj-Napoca
Exclusion, typification et immanence
Mon intervention a pour but d’approfondir les liens entre vulnérabilité et exclusion. L’hypothèse de travail en est la suivante : l’exclusion des personnes et des populations dans les sociétés modernes ou en cours de modernisation consiste dans la sédimentation et l’objectivation de processus de typification qui se déroulent dans la vie immanente de l’individu et qui se révèlent, au niveau discursif, dans des stratégies pragmatiques particulières.J’adopterai une démarche analytique qui mettra en évidence la construction symbolique de l’identité vulnérable — incluant les phénomènes de honte qui s’y rattachent — à partir de la narration de cas où la capacité de ré-imaginer le soi est affaiblie à un degré tel que les mécanismes de renversement de l’exclusion n’opèrent plus.

Isabelle Galichon, chercheure, CELIS, Université Blaise Pascal
L’injonction à témoigner du Parlement des invisibles : entre expression émancipatrice et représentation
En janvier 2014, Pierre Rosanvallon entreprend un grand projet, la mise en place d’un « Parlement des invisibles » porté par le site Raconter la vie (http://raconterlavie.fr/). Partant du constat du « caractère inaudible de toutes les voix de faible ampleur »[1], il place la question de la voix au cœur du problème. En effet, selon Emerson, l’expression et la confiance en sa voix constituent l’essence même du processus démocratique : la dissolution de la voix dans l’espace démocratique, par déni de reconnaissance, devient synonyme d’une invisibilité de l’individu et d’un effacement progressif du sujet par un phénomène de « perte de soi »[2]. Son objectif est de « contribuer à arrêter l’effritement du commun qui s’enracine aujourd’hui dans l’ignorance croissante de la vie réelle »[3] en faisant le choix d’une « démocratie narrative » par « la narration des vies ordinaires » prise en charge par ceux qui souhaitent faire part de leur expérience mais aussi par des « porte-voix » tels que Annie Ernaux, Guillaume le Blanc, François Bégaudeau. Après une analyse du dispositif du Parlement des invisibles, il s’agira de mettre en évidence, à partir des travaux du dernier Foucault, l’enjeu politique de la narration que présentent ces différents récits. En effet, nous tâcherons de distinguer, du point de vue de la pratique d’écriture, la spécificité propre au récit de soi et au récit de l’autre. De même, nous nous demanderons dans quelle mesure le caractère injonctif du procédé ne risque pas de l’inscrire dans un processus d’assujettissement : l’incorporation systématique à un espace qui se veut minoritaire « comme devenir potentiel et créé, créatif »[4] ne bascule-t-elle pas vers un espace majoritaire ? Enfin, nous mettrons en évidence l’enjeu politique du récit de soi comme « prise de parole » du « témoin précaire »[5] dans la perspective des « mouvements aberrants »[6] deleuziens comme arrachement à soi-même.[1] Pierre Rosanvallon, Le Parlement des invisibles, Seuil, 2014, p. 10. [2] Guillaume le Blanc, Vies ordinaires, vies précaires, Paris, Seuil, 2007, p. 223. [3] Pierre Rosanvallon, op. cit., p. 62. [4] Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille Plateaux, Minuit, 1980, p. 134. [5] Guillaume le Blanc, L’insurrection des vies minuscules, Bayard, 2014, p. 152. [6] David Lapoujade,Deleuze, les mouvements aberrants, Minuit, 2014.

Hubert Gendron-Blais, doctorant en philosophie, SenseLab, Université Concordia
Dimensions sonores du politique : recherche-création autour des sons des mouvements
La musique comme mode de pensée : au-delà de la rationalité qui fonde la discursivation du réel propre à l’Occident, et l’hégémonie du langage qui en découle, la musique comme réflexivité (du) sonore permet de faire entendre/faire jouer, les dimensions auditives du politique. En ce sens, la recherche-création, en tant que proposition transversale générant de nouvelles formes d’expériences et de connaissances en mettant l’accent sur les aspects créatifs des pratiques — en particulier les agencements énonçant diverses expressions collectives —, semble être une perspective des plus pertinentes pour prêter l’oreille à ce qui demeure trop souvent dans l’inaudible. Il s’agit dès lors de mieux comprendre en quoi la musique permet de penser une éthique du commun sensible. En quoi peut-elle, par la mise en concaténation intensive d’affects existentiels et d’effets pragmatiques, opérer un décollage des Territoires existentiels en quête de fermeture pour composer divers Univers incorporels (Guattari, 1989) ?

Simon Harel, Département de littératures et de langues du monde, Université de Montréal
Les retardataires de la frontière (les héros-hobos de Cormac McCarthy)
À propos de La route de Cormac McCarthy, l’enhardissement est une témérité sans objet. Il s’agit en fait d’un risque, face à ce que la nature et la vie sociale cachent de violence prédatrice. Se faire petit, disparaître du champ perceptif de qui, plus fort que soi, peut vous exterminer, tel est l’objectif. Chez McCarthy, le hobo c’est vous ou moi, un personnage qui, comme des légions de citoyens en perdition, se trouve dans l’obligation de fuir, sans savoir de quoi l’avenir sera fait. Mais qui espère, qui se guide à partir d’une carte, se trouve un but, une quête, pour ne pas être un automate ambulatoire. Pour pouvoir, en fait, être aussi « une fable en marche »… Alors que le règne de la posthistoire s’annonce dans son désœuvrement, que les représentations de fins du monde abondent (du Livre d’Eli à 2012, le film de Roland Emmerich sur l’accomplissement de la prophétie maya), que reste-t-il comme tâche ultime sinon marcher dans un champ de ruines, les lieux d’un patrimoine émietté, recenser les moindres débris de civilisation, les éclats de brique, les tessons, les lambeaux de vêtements qui jonchent le sol ? Certains auteurs permettent de rétablir de la valeur à notre temps présent en nous donnant à voir ou à lire un discours de la régression. Ils inversent alors des figures du passé, ancrées dans une histoire et un lieu, ils rejouent de manière noire des fantasmes puissants. Ainsi peut-on voir se dessiner des liens inattendus entre des œuvres lointaines. Le fantasme du hobo des années trente se retrouve déchiré, mis à mal, puis sacralisé de nouveau autour de la loi du père dans La route de McCarthy. C’est-à-dire en 2006. Entre les deux, la lumière et l’enthousiasme de la liberté semble s’être perdu en chemin. Quant au soleil noir, reste cette question, lancinante : n’est-ce pas notre avenir ?

Dominique Hétu, doctorante en littérature comparée, Université de Montréal
‘Both of us have to be here’ : Géographies du « care » et relationalité précaire dans deux romans américains
Une lecture des romans américains Housekeeping de Marilynne Robinson, et Home de Toni Morrison, qui traitent tous deux de problématiques reliées au chez-soi précaire, à la mobilité, aux pratiques du care et au brouillage entre privé et public, permet de traiter des limites de cet espace dit du chez-soi afin d’identifier d’autres formes d’interventions socio-spatiales qui participent à l’existence des personnages et complexifient, de manières éthique et politique, l’espace littéraire. Plus précisément, une analyse des représentations des géographies du care, poreuses et interdépendantes, sera le premier objectif de cette contribution originale aux croisements des éthiques du care, de la textualité et de l’espace vécu. À la lumière des théorisations, entre autres, de Joan Tronto et de Selma Sevenhuijsen sur les politiques du care, je proposerai de redessiner un certain nombre de frontières qui participent au chez-soi afin de valoriser la dimension relationnelle, vulnérable, interdépendante de cet intime représenté en situation précaire dans les deux romans. Grâce à cette réflexion éthico-politique appuyée sur deux récits littéraires dans lesquels le home est une figure centrale, il sera ainsi question de rendre visible le care — tant les attitudes que les pratiques — comme activateur d’une certaine intersubjectivité. Ces récits montrent comment le care peut être un moyen d’entretenir géo-émotionnellement une certaine mutualité malgré les asymétries et les rapports de force, et comment, plus globalement, il met au défi la logique individualiste et rationaliste de la vie citoyenne.

Laura T. Ilea, chercheure postdoctorale, SenseLab, Université Concordia
L’imaginaire est apolitique : Pierre ou les taches solaires de Vlad Zografi
Parmi les dramaturges roumains des années post-1989, Vlad Zografi est peut-être le plus inquiétant et le plus difficile à cerner. Son œuvre singulière est ponctuée par des incursions mythologiques et historiques réinterprétées en clé contemporaine (Œdipes à DelphiPierre ou les taches solaires et Le Roi et le cadavre, une pièce retravaillée à partir du fameux livre initiatique d’Heinrich Zimmer). Zografi questionne tour à tour les théories de la représentation et du théâtre, notre condition en tant qu’êtres sensuels et pensants et nos paradoxes historiques. Il privilégie une écriture minimaliste à portée métaphysique. La force du langage qu’il déploie dans ses pièces débouche sur une attaque contre la logique, à la manière d’Ionesco et, ce faisant, met en avant une vision de la complexité de l’existence humaine et de l’événement tout à fait surprenante, sans doute attribuable à sa formation en physique quantique. Dernièrement, Vlad Zografi a écrit un livre d’essais qui s’intitule. L’infini du dedans : Six histoires sur l’homme, la société et l’histoire. J’ai fait le choix de parler, tout particulièrement, de Pierre ou les taches solaires pour mettre en valeur l’imaginaire dispersé à partir duquel Zografi s’attaque à la civilisation et à la barbarie, à l’impossibilité de changer l’humain et à la fragilité de l’action dans le contexte des deux solitudes au cœur de l’Europe. Cette pièce de théâtre, qui a connu un succès retentissant, a été jouée parmi d’autres pièces de l’auteur à la Bonner Biennale et représente une synthèse théâtrale de son message politique, métaphysique et poétique.

Anna Maszewska, doctorante au département de langue anglaise, Université de Montréal
Médecine traditionnelle sans frontières, le Curanderismo dans le Sud-Ouest américain & le Mexique : le cours d’été 2014 à l’université de New Mexico, Albuquerque
La présentation se concentre sur le cours d’été 2014 tenu à l’Université du Nouveau Mexique à partir de la perspective de la curanderismo, une philosophie qui préconise une compréhension plus large de l’expérience humaine, ancrée dans la vision méso-américaine du monde. Cette école de pensée, qui affirme que les modalités de connaître et d’apprendre présentées dans le cours font appel à ce que James M. Cervantes nomme la « santé holistique », est indissociable de la co-existence harmonieuse entre l’individuel et les autres membres de la communauté.
Calin-Andrei Mihailescu, Département de littérature comparée, Western University, London
Désimagination politique
Oubliez la démocratie ; ou(bliez) le totalitarisme ! Ce ne sont rien de plus que des étiquettes qui dissimulent la Realpolitik, autrement dit, le labyrinthe de la corruption. Démocratie, mésalliance avec les bassesses du capital ; totalitarisme, mésalliance avec soi-même. Oubliez et regardez : on n’a que des images de la corruption. L’image est l’arrêt de l’imagination (les Grecs juraient « sur le chien ») ; le politique interdit ou distribue ses arrêts et éternels re-lancements. Toute image politique se veut une représentation (Vorstellung) représentative (vertretend). Représentant politiquement des images représentatives, la politique s’ancre dans les grands paysages d’entre les lois, où elle se fait emprisonner. Dans l’espace vide de cette boucle, toute décision politique paraît comme une conséquence logique de ses conséquences temporelles. En se légitimant par une mimésis du passé (la cause) et de l’avenir (l’effet), l’image politique du passé corrompt celle de l’avenir. La décision politique, prise dans l’anesthésie de la boucle, relève non seulement du scénario du destin (le pré-écrit), mais aussi de la désimagination (Entbildung), que maître Eckhart désignait comme opération essentielle pour l’ens creatum en train de s’évacuer soi-même (devenir une « emptity » par les moyens de la Gelassenheit) pour recevoir le divin. Entre l’héroïque manque d’imagination du gauchisme radical et le sphincter relâché de l’anti-imaginaire néolibéral, peu de choix s’offrent à nous dans cette ère de la médiocrité où la politique n’est que spectacle de l’économie et théologie de soi-même. C’est ce « peu » que nous essaierons d’esquisser.
Horea Poenar, Département de littérature et esthétique, Université Babes-Bolyai
Éthique de l’art commun et dislocation du monde
En 1940, Bertold Brecht a défini le thème de l’art (das Thema der Kunst) en tant que « dislocation du monde » (die Welt aus den Fugen). Notre communication vérifiera la validité de cette définition à l’époque contemporaine. Nous considérerons la façon dont les images et les techniques narratives contribuent à l’élaboration de cadres de compréhension et à la dimension politique de ceux-ci. Nous nous référerons ici à Jacques Rancière, à savoir son concept de partage du sensible et son étude sur Gustave Flaubert. Nous tiendrons également compte la relation entre l’art et l’histoire (dimension que nous nommerons historique) et poserons les trois questions suivantes : L’art constitue-t-il un moyen privilégié de mettre en lumière cette dislocation du monde ? L’art est-il une manière de disloquer le monde ? L’art constitue-t-il une manière de répondre à la dislocation du monde ? Les réponses à ces interrogations s’appuieront sur les réflexions de Walter Benjamin, de Theodor Adorno, d’Hannah Arendt et de Georges Didi-Huberman. Enfin, nous réfléchirons à l’art en tant qu’œuvre mouvante qui englobe ce qui est humain et commun à tous. Cette dimension, que nous appellerons éthique, nous conduira à une éthique du commun que nous estimons être (plus que jamais) fondamentale dans le contexte actuel de mondialisation.

Doru Pop, Faculté de Théâtre et Télévision, Université Babes-Bolyai
Discours du pouvoir et idéologies antiféministes dans la culture roumaine
La présente communication conclut une recherche sur l’apparence et la popularisation d’idéologies traditionnelles du genre par l’entremise de discours du pouvoir publics et spécifiques. Si, sur le plan des déclarations, l’ordre social roumain privilégie les prises de position politiquement correct, la liberté de choisir et le principe d’identité, des propos contraires subtils se dégagent toutefois des discours du pouvoir. Ces messages soutiennent notamment la perpétuation de rôles traditionnels et encouragent une ségrégation dangereuse des genres et la stigmatisation de personnes qui ne respectent pas cette séparation des rôles. Cette recherche s’appuie sur deux niveaux de dissémination des idéologies en Roumanie après l’an 2000 : le discours public et la propagande de représentants éminents de la classe politique roumaine (incluant des politiciennes qui ont fait campagne pour l’élection présidentielle de 2014) et le discours public adopté par l’élite culturelle, dont les représentations antiféministes constitueront l’intérêt principal.

Elvan Julia Sayarer, doctorante en littérature comparée, Université de Montréal
1980 : L’allégorie du coup dans l’imaginaire romanesque d’Orhan Pamuk
L’essai Violence et civilité (2010) d’Étienne Balibar esquisse la possibilité de stratégies de civilité, autrement dit, d’anti-violence devant la démesure (le dérapage) du politique. Dans le contexte géopolitique turc actuel (post-Gezi), alors que se confirme une dérive autoritaire inquiétante sous l’égide du président Recep Tayyip Erdoğan, l’urgence d’une réflexion sur la violence (parfois extrême) du politique s’impose. Or, repenser le politique et la tendance adoptée par le gouvernement de l’AK Parti (Parti pour la justice et le développement) s’inscrit dans l’exégèse de l’histoire républicaine turque du XXe siècle, notamment des soixante dernières années, car la démocratie turque est indissociable de la dictature. En effet, on ne peut faire l’impasse sur la généalogie des coups militaires — 1960, 1971, 1980, 1997 (le dernier a été qualifié de « postmodern coup » par la critique) — qui témoigne d’une crise lancinante du pouvoir étatique et de ses institutions. Cette communication s’inscrit dans le sillage des travaux éclairants de Duygu Köksal (2005), de Jale Parla (2008), d’Erdağ Göknar (2006 ; 2013) et d’Esra Özyürek (2006) sur la résurgence du passé et d’une mémoire culturelle à la suite des réformes institutionnelles prescrivant une amnésie collective (quant au legs ottoman, à la religion et à la diversité ethnique et culturelle) au lendemain du coup de 1980. Elle sera l’occasion d’interroger la rencontre du politique et de l’imaginaire dans la littérature turque (post)moderne et, tout particulièrement, la pratique romanesque de l’écrivain turc et lauréat du prix Nobel Orhan Pamuk. En dépit de son refus de la dénomination d’écrivain engagé (« political writer »), Pamuk réinvestit, dans son œuvre, un imaginaire allégorique du coup de 1980 afin, postulons-nous, d’articuler la césure identitaire nationale qui trouve ses racines dans le projet idéologique des Jeunes Turcs et du Kémalisme, de redéfinir la notion problématique de « turcité » (« Türklük ») et de subvertir la violence du politique.
Adam Szymanski, doctorant en Film and Moving Image Studies, Concordia University
L’esthétique thérapeutique du quatrième cinéma
La présente communication s’appuie sur ma recherche doctorale portant sur l’esthétique de la mélancolie dans l’art cinématographique mondiale. J’élaborerai une présentation qui interroge la manière dont le cinéma politique contemporain investit le concept de therapeutic politics. Mon propos n’est pas d’affirmer que le cinéma se limite à une forme de thérapie dans son acception d’inspiration psychanalytique, qui met traditionnellement l’accent sur la guérison de l’individu. Cette présentation s’attardera plutôt à montrer comment le cinéma contemporain fait circuler une mélancolie collective et des images dépersonnalisées. Je postule que ces images nécessitent une action thérapeutique de nature tout aussi collective et dépersonnalisée. Contrairement aux stratégies politiques du cinéma d’inspiration brechtienne qui, à l’époque du modernisme politique, ont salué la dimension révolutionnaire par excellence d’une esthétique d’aliénation, le cinéma contemporain opère d’après une politique de la compassion selon laquelle le spectateur participe à la mélancolie généralisée de l’image cinématographique de l’affect. Fondée sur un principe d’inclusion mutuelle, cette politique de l’affect engendre une esthétique politique singulière qui répond à la réorganisation sociale orchestrée par le capitalisme de l’austérité d’après une précarité accrue et les états affectifs qui en émergent. Afin d’illustrer ces arguments théoriques, cette présentation inclura des images des réalisateurs Kelly Reichardt, Angela Schanelec et Christian Mungiu.

Francis Douville Vigeant, maîtrise en sociologie, Université de Montréal
Pensée politique et pacifisme chez Stefan Zweig
Dans une perspective sociologique, cette communication abordera la démarche d’un auteur comme Stefan Zweig qui laisse la liberté de repenser le politique en soutenant un discours pacifiste par l’entremise de son imaginaire littéraire.

Conférence de fermeture :

Catherine Mavrikakis, Département des littératures de langue française, Université de Montréal
La diaspora des morts